Des royalistes dans les années 2020 ? Et jeunes par dessus le marché ! S’il est tentant d’imaginer un cercle d’aristos dégénérés, nostalgiques de perruques poudrées et autres carrosses rutilants, le maintien de l’Action française et son importance au sein de la fachosphère surprend. Malgré l’étude du mouvement réalisée par l’historien Jean-Paul Gautier1 jusqu’en 2000 ou un travail plus récent du sociologue Emmanuel Casajus portant sur sa section parisienne entre 2015 et 2017, l’Action française reste relativement méconnue. Le texte propose donc de dresser l’état des lieux d’une organisation qui continue d’attirer à elle une partie de la jeunesse nationaliste : L’Action française.
Deuxième partie de cet article : Une vieille maison plein de jeunes.
1ère partie : Défendre l’héritage en attendant l’héritier
2e partie : Une vieille maison plein de jeunes
Une vieille maison plein de jeunes
En 2017, pour Valeurs actuelles, annonçant la fin de son journal l’AF 2000, le CRAF revendique 3 000 adhérents « avec 18% d’augmentation »… sans préciser d’année de comparaison. Ce niveau était déjà donné pour 2016. A cette époque, un cadre concède plutôt 800 à 1000 têtes auprès d’Emmanuel Casajus. Le dossier sur « L’Action française militante » dans L’Insurgé, le journal étudiant, donne encore 3000 adhérents en 2020. Qui compte-t-on ? Les militants actifs sur le terrain, exclusivement des jeunes (lycéens, étudiants ou jeunes travailleurs), les militants « adultes » moins présents, sinon dans les instances dirigeantes, ou les adhérents, plus ou moins en retrait ?

En 2020, son université d’été se vante d’avoir dépassé l’affluence de son « fameux camp de 1968 » estimé alors à 180. La participation passe d’un peu plus de 250 à 350 en 2021 et 2022 selon ses comptes-rendus. Si on s’en tient à la photo de classe immortalisant les présent-e-s, l’affluence du Camp Maxime Real del Sarte évolue entre un peu plus de 100 et presque 200, entre 2019 et 2023. Dans les années 2000, leur nombre variait plutôt entre 20 et 50.
Autre indicateur, à partir des années 2020, la célébration de la Fête nationale de Jeanne d’Arc et du patriotisme rassemble, selon le cru de cet événement central du calendrier nationaliste, entre 200 et 500 manifestants. Pour le défilé de 2023, l’AF se compte à 2 000. C’est peu crédible. elle bombe le torse devant un Darmanin qui a tenté de lui interdire de défiler. Entre 2022 et 2024, ses sections de Paris/Île-de-France, Orléans, Poitiers, Bordeaux, Montpellier, Mulhouse, la Provence, Lyon/Rhône-Alpes, la Flandre/Artois ou la Vendée sont globalement bien représentées dans le cortège par une banderole spécifique, signe d’une certaine taille et d’un dynamisme. Beaucoup de provinces se contentent de drapeaux armoriaux. La banderole de Reims disparaît de la Jeanne 2023 au profit de celle de Troyes. Les banderoles de Toulon et Toulouse sont présentes en 2019, puis uniquement pour Toulouse en 2021 et plus après. Pas de trace non plus des sections bretonnes, en dehors de quelques drapeaux.
L’organisation est pourtant présente dans quasiment toutes les régions. Mais l’apparente stabilité de cette bonne couverture masque des modifications dans la carte de l’implantation des sections d’AF. Depuis 2017, certaines fédérations (ré)apparaissent, comme Poitou-Charentes, Nord-Picardie ou Auvergne-Limousin, alors que la Bourgogne disparaît. C’est encore plus vrai des sections départementales ou de villes. Après 2017, dans la période qui suit la résurgence de l’organisation, plusieurs postes de responsables de lycéens, étudiants et jeunes professionnels perdent régulièrement leur nom, sans remplacement. Le contact de sections locales devient une adresse mél générique, impersonnelle : Valence, Toulouse, Agen, Rennes, Vannes, Reims, Dijon, Saint-Etienne, La Savoie, Angers, Cholet, Le Mans… Certes dans cette démultiplication des petites responsabilités, des militants passent d’un poste à un autre. Quelques-uns gravissent les échelons. Quelques postes à responsabilité nationale sont occupés par des jeunes, surtout dans les pôles techniques et de communication. Mais d’autres s’éloignent aussi de la vieille maison.
La violence au service de la raison
Dans son étude, Emmanuel Casajus classe l’activisme de l’AF en trois catégories : le chahut, le rapport de force avec les militants de gauche et les happenings, avec un intérêt pour la scénarisation des actions publicisées sur internet. Il en décortique « le caractère performé », à travers des « représentations », des « jeux » et des « mythes » qui le font converger vers un « univers social commun » à toute la nébuleuse nationaliste jeune. La vidéo de promotion de la section parisienne d’AF pour la rentrée de septembre 2024 colle exactement à tous les canons des publications classiques de la fachosphère jeune : actions fumi-banderoles et coups d’éclat (avec des anciennes images de l’époque pré-zouaves…), pose devant un graffiti, collages et réunions, scènes de sport champêtres, moments de convivialité pour finir sur le triptyque « action, formation, insurrection », sur fond musical techno un peu dur. Il s’agit d’un jeu délicat : donner suffisamment de satisfaction pour maintenir une base jeune (la seule militante de terrain) en évitant les écarts trop manifestes, pour des raisons de sérieux politique mais aussi de sécurité (les dissolutions de groupes d’extrême-droite ont été nombreuses ces dernières années). L’AF a besoin de cet équilibre pour maintenir sa base militante, essentielle à sa survie. Le début des années 2020 a vu l’émergence d’une multitude de groupes locaux d’obédiences diverses en une nébuleuse attractive pour les jeunes nationalistes. L’AF, si elle veut maintenir des sections dynamiques, « forces vives du mouvement » doit conserver un lien fort à la jeunesse.

C’est de la rencontre, mal vue par les instances maurrassiennes, entre néo-gudard et jeunes camelots que sortiront les fameux Zouaves Paris. Mais leur création puis le départ des sections marseillaises et aixoises pour le Bastion social n’épurent pas pour autant l’AF de ses éléments les plus agités. Certes le porte-parole de l’AF de l’époque affirmait en 2017 aux journalistes du Monde avoir exclu quelques jeunes trop proches du GUD… Exclusion qui ne concernait manifestement pas le futur chef des Zouaves, petit-fils fasciste d’une famille royaliste. Sur Paris, les jeunes les plus actifs entretiennent des liens très étroits avec cette bande informelle. Au cours de ces années, ils font la promotion de leurs actions sous le nom de Paris nationaliste 1.
En 2018, plusieurs jeunes de l’AF Paris s’associent une nouvelle fois aux Zouaves dans leur soutien aux meurtriers de Clément Méric. Ils se retrouvent côte-à-côte dans les cortèges Gilets jaunes. Après la séquence des Gilets jaunes s’ouvre un nouveau cycle de « gudardisation », sans être à proprement parler une aimantation par le GUD, en tant qu’organisation (le nouveau néo-GUD ne se restructure sur Paris qu’à partir de 2022). C’est le phénomène décrit par Casajus qui se maintient : une attraction groupusculaire qui aimante les plus jeunes motivés par une autre « manière d’être et de sentir ». La figure du « casual », déjà constatée par Casajus, reste centrale. Vers 2018, le goût pour cette mode pouvait encore être source de tensions. Deux ou trois ans plus tard, elle s’est largement diffusée. Il s’agit de puiser dans la tradition camelot, redynamisée avec la Génération Maurras des années 90. L’AF offre avec son camelot « intellectuel et violent » une figure historique à laquelle peut s’identifier le jeune baignant dans l’univers de sa génération. Il trouve une mission dans les rangs du service d’ordre, réduit à rêver à la geste passée : manifestations interdites pour la fête de Jeanne d’Arc de 1990 et 1991 ou confrontations avec Serge Ayoub lorsqu’il cherchait à truster la Jeanne. Aujourd’hui, la canne, le manche de pioche et les casques des camelots sont plus décoratifs qu’autre chose. L’AF est toujours hantée par le bon mot de l’écrivain collaborationniste et antisémite Lucien Rebatet raillant « l’inaction française ».

Entre 2016 et 2018, les coups d’éclat des jeunes parisiens d’AF sont essentiellement centrés sur le « déblocage » de lycées. Un éphémère Comité anti-blocage (CAB) se monte pour s’opposer aux « milices dites »antifascistes » » et à « l’inaction de l’État ». Il tombe dans l’oubli au moment même où il annonce vouloir être « de plus en plus actifs ». Début 2020, alors que l’ex-Manif pour tous lance une mobilisation contre le projet de loi bioéthique devant l’Assemblée nationale et le Sénat, quelques initiatives sauvages dans les rues parisiennes défilent sous la bannière d’une Résistance bioéthique. Les jeunes militants d’AF l’encadrent et composent le gros des troupes, avec les membres de La Cocarde étudiante, rejoints par des Zouaves. Quelques pochoirs et banderoles apparaissent à Lyon et Bordeaux, puis Résistance bioéthique disparaît avec l’adoption de la loi. Entre-temps, le confinement est venu freiner les ardeurs activistes. C’est sur Discord, une plate-forme de conférence téléphonique sur internet utilisée par les joueurs de jeux vidéo, que les jeunes camelots organisent des permanences et tout un cycle de formation.
Sortie de confinement : la jeunesse a besoin d’action (française)
En novembre 2020, l’AF est tout à son Objectif messe pour revendiquer la liberté de culte, empêché par le confinement. Au printemps qui suit, les jeunes parisiens organisent des « apéro covid » – « une bière contre la dictature sanitaire » – dans les jardins du Louvre. En juin, en pleine polémique internationale sur les déboulonnages, l’AF se joint à un très bref mouvement de « défense de nos statues ». Premiers essais de sorties militantes, qui ne débouchent sur pas grand-chose. Le camp Maxime del Sarte, en sortie de confinement, annoncera un record d’affluence historique. Avec les beaux jours, la jeunesse d’AF se remet au sport. Puis à la faveur des mobilisations anti-pass sanitaires à l’automne, l’AF retourne enfin dans la rue. Les jeunes camelots ont ressorti les parapluies. L’argument du masque sanitaire justifie les poses viriles de nervis, foulards ou tour du cou sur le nez. En décembre, la dynamique militante autour de la campagne d’Eric Zemmour arrive à point nommé. Les ventes du journal et les apparitions se multiplient.
Dès mai 2021, un éditorial espérait le « troisième homme » dont « la France a besoin » pour éviter le duel annoncé Macron-Le Pen. Mais c’est surtout la montée en puissance de Reconquête ! que l’AF regarde avec envie, jusqu’à fournir des troupes, sans se cacher, pour les équipes de campagne. Génération Identitaire a aussi flairé le bon coup. Zids et roycos y côtoient « toute une série de chapelles qui, dans l’histoire du Front national, sont venues puis reparties remplies de personnages sulfureux. Il y a les catholiques traditionalistes, les païens, et quelques nazis » selon Marine Le Pen qui s’y connaît. Mais avec les déconvenues électorales et la baisse de la dynamique militante, les jeunes camelots s’éloignent somme toute assez vite de Génération Z, sans rompre totalement avec ce milieu conservateur et bourgeois.

En 2023, lors de la mobilisation « nationale » contre le centre d’accueil pour demandeurs d’asiles de Saint-Brévin-les-Pins dans la foulée de celle initiée à Callac, l’AF Nantes annonce être présente « aux côtés d’autres jeunes nationalistes de tous horizons ». Deux mois plus tard, la deuxième mobilisation montre une forte présence d’un jeune bloc nationaliste : Korrigans Squad, Jeunesse Angevine, GUD Paris, Division Martel, Loustics, Oriflamme Rennes, Meduana Noctua, AF Nantes, Virido Galia, Des Tours et des Lys, Talion Brest… Des jeunes militants d’autre sections (Cholet, Brest, Caen) revendiquent leur participation, précisant que « fidèles à leur doctrine, [ils] ont pu briller au cours de cet affrontement ! ». Le jeune porte-parole d’AF « like » sans problème leur publication sur Instagram.
Jeunes C(R)ON(s)
La section parisienne ne se contente pas, elle aussi de « liker » sur les réseaux sociaux les publications du C9M, le défilé annuel en l’hommage de Sébastien Deyzieu, temps fort d’un agenda nationaliste qui n’est pas d’Action française. Quelques têtes y scandent « Europe ! Jeunesse ! Révolution ! » tout en défilant le lendemain au cri de « France ! Jeunesse ! Royauté ! » pour la Jeanne. Parmi ceux qui lorgnent du côté de cette nébuleuse, une poignée de jeunes militants du sud-ouest s’affichent un temps sous le sobriquet de bande Lucien Lacour, du nom d’un camelot de la grande époque. Entre quelques sorties sportives avec l’Active club Bordeaux, les graffeurs tarbais de La Cagoule les gratifient d’une fresque dédiée « aux camelots de Bordeaux, Lyon, Panam, Poitiers, Orléans, Nantes, Lille, sans oublier les anciens de Rennes et de Navarin 2 ». Ces jeunes arborent fréquemment un drapeau associant une moitié de fleur de lys et une moitié de croix celtique, rappel explicite au Comité royaliste pour un ordre nouveau (CRON) de Bernard Lugan, au début des années 70.

Lors de la recréation du néo-GUD en novembre 2022, le responsable de la section de Cholet, le chef de l’AF Vendée de l’époque et celui qui va devenir responsable national du service d’ordre saluent un message annonciateur « GUD is back ». Deux ans plus tard, en juin 2024, l’Action française Paris manifeste « son profond soutien à tous les nationalistes persécutés » pour protester contre les dissolutions du GUD Paris et des Remparts à Lyon. Malgré les scissions ou les départs qui traduisent certaines tensions entre une direction « adulte » et sa base militante jeune, la sociologie de la jeunesse d’AF permet à l’organisation de ne pas se couper du reste de la fachosphère, au risque d’échouer à marquer ses différences. En 2022, après les présidentielles, l’AF propose son premier Colloque de la jeunesse, sur le thème « Quelle direction pour la jeunesse ? » avec l’Étudiant Libre 3 , La Cocarde étudiante et Génération Z. Elle invitera Les Natifs (ex GI parisienne) en 2023 puis en 2024 où seront aussi conviés les présidents de Touche pas à ma statue, de l’Academia Christiana 4 et du Mouvement chouan. Globalement, l’AF entretient de bonnes relations avec le reste de la nébuleuse.
Ces jeunes nervis puisent clairement dans une tradition d’Action française, y compris de ses tendances « fascistes », tout en se revendiquant des expériences dissidentes ayant rompu avec la vieille maison. Mais cet emballement activiste suscite quelques frictions. La condamnation d’une action de la section vendéenne sur la statue de Simone Veil en mars 2024 par le bureau politique de l’AF ne passe pas très bien (malgré le soutien qu’apportera l’appareil à ses militants inculpés). Le graphiste interrogé par Christian Bouchet dans les Paroles de rebelles27, ayant quitté l’AF Nantes après le communiqué national d’octobre 2023 « en soutien à l’entité sioniste », dénonce ce « BP [bureau politique] rempli de vieux sionistes et de francs-maçons légalistes complètement déconnectés de la base militante ». Bouchet, dont on reconnaîtra la subtilité juge que « ces dirigeants de l’AF n’ont pas de couilles et ne méritent pas leurs militants. On comprend l’hémorragie continuelle de la jeunesse AF vers la mouvance Nationaliste Révolutionnaire ». Il constate dans l’introduction des Paroles de rebelles 5 que « plus surprenant et totalement absent des livres précédents, on y verra le rôle que joue l’Action française comme structure de premier engagement ».
Dure sélection naturelle
L’AF connaît régulièrement des départs plus ou moins collectifs d’ampleur variable : marseillais et aixois vers le Bastion social, rémois avec Remes Patriam, rennais vers L’Oriflamme. Les ruptures, plus ou moins complètes avec l’AF, ne se font pas uniquement par des départs massifs. Quelques militants s’orientent vers des initiatives plus spécifiquement métapolitiques. Le responsable lyonnais des étudiants d’AF rejoindra ainsi un de ses camarades parisiens, assurant notamment des tâches de communication, dans l’équipe de l’Academia Christiana. Fin 2020, un jeune militant d’AF, membre aussi de la Cocarde étudiante, lance un laboratoire d’idées, Mégamachina, sans rompre pour autant : il intervient aussi bien pour des groupes de la nébuleuse (Aquila Popularis, Bloc Montpelliérain, Lyon Populaire) que pour des sections locales d’AF. Le responsable du groupe Jeunes professionnels de l’AF Paris lance un Cercle Georges Valois à l’automne 2023 qui va petit à petit se séparer complètement de l’AF. Il est suivi par le jeune adjoint à la direction de la Fédération Royaliste de Languedoc-Roussillon. Cette équipe cherche à « marquer et afficher [son] indépendance (et) rassembler tous les nationalistes voulant travailler sur les questions sociales, d’où qu’ils viennent ». S’il ne s’agit peut-être pas d’une hémorragie vers la mouvance NR, ces mouvement traduisent bien la relation de soft power entretenue sur l’Action française par la nébuleuse jeune, là où les dirigeants maurrassiens aimeraient l’inverse.
Malgré quelques départs et des baisses de dynamisme de certaines section, l’AF n’est cependant pas encore touchée par un reflux notable. Mais au-delà du renouvellement régulier de ses troupes fraîches, le vieillissement des jeunes au sein d’une organisation est un signe marquant de son dynamisme. Les départs de l’AF ne sont pas uniquement le fait de dissensions internes ou de brouilles politiques : fatigue militante ou parcours de vie ont raison d’un engagement de jeunesse. Fonder une famille, un acte presque politique, amène à modérer son militantisme, tout comme son entrée dans la vie professionnelle. Casajus le constate sur sa période d’étude 2015-2017 : « Les militants les plus investis militent rarement plus de cinq ans d’affilée ». L’AF elle-même le constate : avec l’âge, « tous ceux qui sont fortement motivés par leur souci de promotion professionnelle et sociale » se consacrent à leur carrière. L’AF voit ainsi une « sélection naturelle » maintenir les plus « généreux » et laisser partir les « ambitieux (souvent des hommes d’action) », qui quittent la vieille maison « sur la pointe des pieds en devenant des » crypto-maurrassiens » puis des » ex-maurrassiens » » [Les motivations d’engagement militant à l’AF, 2024].
Ces départs bénéficient au reste de la fachosphère. Le directeur de la Nouvelle Librairie s’en réjouissait en 2024 : « à la librairie, nos stagiaires qui sont passés par l’AF sont très structurés, ont une colonne vertébrale, on peut compter sur eux ». Fournir des cadres politiques qui s’en vont n’est pas satisfaisant pour les restaurateurs de la monarchie. Fonder une famille et s’insérer dans l’économie permet cependant de constituer un réseau à condition de maintenir les liens de la grande famille d’Action Française. Un réseau qui peine cependant à se mobiliser même pour les événements forts : le cortège des poussettes et des jeunes parents est réduit dans les défilés pour Jeanne d’Arc. Mais l’enjeu se joue maintenant ailleurs que sur le terrain de l’apparition militante de rue.
Afterwork camelot
L’AF anime un Réseau Colbert, surtout actif à Lyon et Nantes. Présenté au CMRDS de 2021, il a pour objectif de « faciliter l’insertion des militants dans les milieux sociaux et institutionnels choisis » et de « créer une communauté performante de dirigeants d’entreprises et d’employés portée par une vision et des valeurs partagées autour d’une entraide économique concourant au bien commun national (recherches d’emplois, stages, aides à la réinsertion, formations) ». Est-ce une porte de sortie suffisante pour assurer un avenir professionnel à des jeunes agités, plus attirés par la figure du réprouvé que de l’entrepreneur ? En tout cas, dans son texte sur les « motivations d’engagement », l’AF cherche à « être crédible auprès des hommes d’action ». La vieille maison veut satisfaire la « »volonté de puissance » des plus actifs ». Si les « purs spéculatifs » se satisfont de la justesse du raisonnement, les « hommes d’action » doivent être convaincus « de miser leur vie sur les chances de la monarchie ». D’où le terrible enjeux de « démontrer que ces chances existent réellement »… De quoi justifier la constitution d’une « cellule d’études stratégiques […] pour transformer l’intérêt que nos idées suscitent en force agissante » : « polariser les efforts pour les rendre accessibles » ; nourrir le volontarisme par le « »doping » des petites victoires tactiques » : « étancher [la] soif de succès » des « hommes d’action ».
C’est la marque de fabrique du nouveau secrétaire général de 2024, cadre lyonnais arrivé lycéen au CRAF, à l’époque de la Génération Maurras. Ce prolifique start-upper est un dirigeant d’entreprises spécialisées dans l’intelligence économique et la communication politique. Il était responsable du Cercle de Flore Lyon, réservé aux professionnels (« salariés, indépendants, chefs d’entreprise, fonctionnaires… ») adhérents ou sympathisants de l’Action Française, un cercle préfigurant le Réseau Colbert. Sous son secrétariat, il compte créer un pôle jeune, pour « dénicher de jeunes talents », un pôle professionnel pour repenser le corporatisme avec une « vision large qui irait de l’apprentissage à des secteurs stratégiques comme l’intelligence économique afin de défendre l’excellence à la française » et un pôle électoral pour « créer du lien avec certains élus » et « renouer avec la France périphérique ». Avec des arguments d’agents immobiliers, le nouveau secrétaire général vante le « militantisme royaliste authentique et aimable » : « cocktail d’intelligence, de discipline, d’action, de maturité, d’exemplarité et de canulars dans la grande tradition des Camelots ».
Conclusion
L’Action française, redynamisée par et depuis les Manifs pour tous, maintient une base militante jeune suffisante pour apparaître, une dizaine d’années plus tard, comme l’unique organisation extra-parlementaire nationale du paysage des extrêmes-droites. A côté de partis en perte de vitesse, de structures focalisées sur la formation et la métapolitique, d’une nébuleuse de groupes locaux, l’Action française est la seule organisation politique, non spécifiquement jeune, à proposer une offre nationale de militantisme et de formation. Cet avantage comparatif explique plus son dynamisme qu’un engouement pour la restauration de la monarchie.
Sa spécificité idéologique – sa seule raison d’être avec la transmission des écrits de Charles Maurras, peu renouvelés malgré quelques prétentions à l’aggiornamento – rend peu crédible une croissance au-delà de ses contours actuels. L’AF maintient un corpus doctrinal bien établi. Mais comme dans les années 20-30 ou dans l’après-guerre, l’AF est marquée par son impuissance politique. « La problématique du maurrassisme est datée et son apologétique monarchique hors-jeu » [Jean-Paul Gautier, L’Action française, le virus contre-révolutionnaire, 2022, Contretemps]. Cette contradiction la réduit toujours à n’être qu’une pourvoyeuse de stages pour alimenter le reste des extrêmes-droites avec ses « crypto et ex-maurrassiens » qui ont mis un bémol à l’idée monomaniaque de restauration. Rien de nouveau. La réactivation récente de l’AF n’a fait qu’ajouter quelques grains au « chapelet continu de dissidences » constaté en son temps par Rebatet (1942). Sa jeunesse est poreuse au national-syncrétisme du reste de la nébuleuse nationaliste, dont elle partage les mêmes cadres de socialisation et le fond doctrinal plutôt superficiel.
Le flux de militants qui rejoigne l’AF dépend aujourd’hui essentiellement des modes actuelles de l’engagement nationaliste et identitaire. Tant que d’autres formes de militantisme radical ne la supplantent pas ou tant que n’émergent pas une autre organisation nationalement hégémonique, l’AF conserve le vent favorable qui la porte depuis les Manifs pour tous. Mais son stock de militants restera probablement à peu près constant : la revendication de 2 à 3000 militants, une réalité à moins de 1000 et des troupes actives sur le terrain ne dépassant pas 500, marquées par leur jeunesse et dont la répartition est très variable sur le territoire. La seconde moitié des années 2020 permettra de constater la teneur des engagements et la typologie des jeunes militants rejoignant ou se maintenant dans la vieille maison.
Que deviendra la vieille maison sous l’impulsion de son nouveau secrétaire général, qui cherche à la réorganiser autour de trois pôles, jeune, professionnel et électoral ? Parviendra-t-il à enclencher un nouveau cycle : une offre militante de terrain pour de jeunes activistes radicaux et un cadre de mûrissement pour les nervis qui vieillissent ou les ambitieux qui s’établissent ? A suivre…
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Une publication le REMED
CONTRE LES EXTRÊMES DROITES, SOYONS ENSEMBLE LE REMED !
Militant·e·s aux parcours associatifs, syndicaux et politiques divers, nous avons, depuis des années, mis nos forces en commun pour lutter contre les idées réactionnaires et les extrêmes droites.
Nous nous sommes retrouvé·e·s côte à côte dans les combats antifascistes uni·e·s par des idéaux communs et déterminé·e·s à faire face aux discours de haine et d’exclusion. Ces luttes ont été essentielles, elles ont permis de poser des bases solides de résistance et de maintenir un front uni.
Pourtant les idées racistes, antisociales et les violences qu’elles entraînent imprègnent le paysage politique. Elles s’affichent sans honte dans la rue et les médias. Elles pénètrent dans l’esprit de certain·e·s de nos camarades et dans de larges pans des classes populaires. Elles se glissent dans les urnes. Facilitée par le reflux des mobilisations sociales victorieuses, la banalisation de ces idées marginalise nos valeurs de progrès, de solidarité et d’émancipation.
Il n’y a aucune fatalité à une victoire des extrêmes droites, dans les têtes, dans la rue, dans les institutions !
Les antifascistes doivent repenser leurs stratégies, affiner leur communication et mieux mobiliser les classes populaires. Nous nous sommes réuni·e·s, sans chercher à remplacer d’autres organisations mais pour approfondir ensemble notre réflexion dans un esprit de camaraderie et de détermination. Notre projet est de construire le socle militant d’une riposte unitaire en outillant les organisations politiques, syndicales et associatives pour concevoir des stratégies d’action efficaces. Notre proposition est de mutualiser les analyses que nous tirons des dynamiques politiques en cours et des luttes actuelles ou passées, pour les partager et les diffuser. Notre REMED (Réseau d’Études et de Mobilisations contre les Extrêmes Droites) est au service des forces collectives capables de répondre, avec unité et détermination, aux défis qui s’imposent.
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Notes
- A ne pas confondre avec le nom que se donnera le groupe parisien des Nationalistes, anciens de l’Œuvre française, bien
qu’entre 2017 et 2018, les jeunes de l’AF à Evry et Paris s’entourent à l’occasion des services d’une poignée de militants
gravitant autour de l’ex-Œuvre française, de La Dissidence et du Parti de la France. ↩︎ - Navarin fait référence au nom du local du Bastion social de Marseille, lui-même issu du nom de la rue du local de la
section marseillaise. ↩︎ - Un journal « conservateur et patriote » lancé par quatre étudiants de l’Institut catholique de Vendée (ICES) dirigé par
Stanislas Rigault, avant qu’il ne s’engage derrière Eric Zemmour et prenne la tête de Généra+on Z. ↩︎ - Article du REMED… à venir ! ↩︎
- C. Bouchet, éditeur et figure du nationalisme-révolutionnaire français, a publié fin 2024 une compilation d’entretiens avec
de jeunes militants nationalistes du moment, comme il l’avait fait en 2001 et 2008. ↩︎
1 réflexion au sujet de « Aujourd’hui l’Anarchie, bientôt la Monarchie ? Une jeunesse d’Action française – 2 »
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