De Livre Noir à Frontières : la dérive d’un média vers le fichage politique

Depuis quelques années, une nouvelle génération de médias issus de la droite radicale prospère sur les réseaux sociaux et YouTube. Leur stratégie est bien rodée, façonner l’opinion, imposer des récits anxiogènes et désigner des ennemis à abattre. Frontières, ex-Livre Noir, est sans doute l’un des exemples les plus préoccupants de cette dérive. Passé du format “entretien intellectuel” à une entreprise de fichage politique ce média incarne une nouvelle étape dans la guerre idéologique menée par l’extrême droite.

1. Livre Noir : laboratoire de la droite identitaire

Fondé en 2021 par Erik Tegnér ancien cadre des Républicains passé chez Reconquête, Livre Noir se présente d’abord comme une alternative “libre” aux médias traditionnels. Inspiré des codes visuels de Thinkerview il revendique une posture intellectuelle et critique. Mais le choix des invités, Éric Zemmour, Marion Maréchal, Michel Onfray, Philippe de Villiers trahit une orientation idéologique clairement droitière.

Rapidement le média devient un organe de soutien à la campagne présidentielle d’Éric Zemmour. Il diffuse ses éléments de langage, dramatise le récit du déclin national et construit un climat d’hostilité envers les mouvements progressistes.

À partir de 2022, Livre Noir change de registre. Des équipes se rendent dans des manifestations féministes, syndicales, écologistes, sans toujours s’identifier, en posant des questions agressives. Les vidéos publiées ensuite souvent sorties de leur contexte visent à humilier les participants et alimenter les narratifs de la droite dure.

Quelques exemples :

  • Marche climat du 12 mars 2022 : une militante est filmée puis moquée sur les réseaux.
  • Mobilisation contre la réforme des retraites (janvier 2023) : les syndicats sont décrits comme “agents du désordre”. En 2023, deux des cofondateurs, François de Voyer et Swann Polydor, quittent le projet. Ils dénoncent des dérives financières et idéologiques. Une plainte pour abus de biens sociaux est déposée. Le média bascule alors vers une logique de confrontation militante ouverte.

2. Frontières : passage à l’offensive, fichage et intimidation

En 2024 le média change de nom et de stratégie : Livre Noir devient Frontières. Le virage est assumé. Il ne s’agit plus seulement d’animer le débat à droite mais de cartographier les ennemis de l’intérieur. La ligne éditoriale glisse vers le sécuritaire et l’accusatoire. Le site ouvre une section “cartographie de l’extrême gauche” où sont publiées sans consentement des fiches nominatives sur des assistants parlementaires, syndicalistes, enseignants, avocats, chercheurs, journalistes. Les données compilées comprennent noms, visages, fonctions, opinions, parfois publications ou prises de position publiques. Le ton est accusatoire, voire complotiste.

Exemples de pratiques inquiétantes :

  • Avocats visés (2023–2024) : des spécialistes du droit des étrangers sont accusés de “collusion avec des passeurs”. Certains reçoivent des menaces de mort.
  • “LFI, le parti de l’étranger” (avril 2025) : un article expose une quinzaine de collaborateurs LFI. Motifs ? Avoir milité à RESF, soutenir la Palestine, être noir ou musulman pratiquant.
  • Cartographie des “antiflics” : des personnes sont listées pour avoir signé une tribune ou participé à une manifestation. Les informations sont extraites de leurs réseaux personnels.
  • Journalistes visés : des pigistes de Mediapart, Reporterre, Basta! sont qualifiés “d’agents du chaos”. Certains voient leur adresse professionnelle divulguée. Ce système de fichage, sans contradictoire, sans droit de réponse, s’apparente à une forme de délation politique.

3. Une stratégie idéologique assumée

Selon une enquête publiée par la Fondation Jean-Jaurès en février 2025, Frontières ne fonctionne pas comme un média d’information, mais comme un instrument de guerre culturelle. Il vise à affaiblir les contre-pouvoirs : syndicats, ONG, journalistes, enseignants, magistrats. Trois axes principaux ressortent de leur analyse : – Retourner le stigmate : en désignant la gauche comme anti-républicaine, Frontières tente de blanchir l’extrême droite, de la faire passer pour un “rempart”. – Criminaliser les contre-pouvoirs : syndicats, médias, ONG, chercheurs sont assimilés à une “nébuleuse militante infiltrée”, dangereuse pour l’État. – Fabriquer une légitimité à la répression : en donnant l’impression d’un “travail d’enquête”, les fiches alimentent un climat où les cibles deviennent potentiellement attaquables dans la sphère publique ou politique. Les vidéos produites sont ensuite amplifiées via des comptes militants, des influenceurs d’extrême droite, voire certains chroniqueurs médiatiques. On retrouve cette mécanique dans les droites trumpiste ou bolsonariste. Cette logique s’inscrit dans un processus de “guerre culturelle” assumé. Dans une interview accordée à Causeur en janvier 2024, Erik Tegnér expliquait vouloir “documenter les réseaux de l’ennemi intérieur” pour “restaurer la souveraineté”.

4. Qui pilote Frontières ?

Le média est toujours dirigé par Erik Tegnér, figure de la droite identitaire. Il est accompagné par :

  • Jordan Florentin, ex-CNews, connu pour ses vidéos provocatrices en manifestation.
  • Louise Morice, communicante issue de la sphère Reconquête.

Leur méthode : filmer sur le terrain, provoquer des confrontations, sélectionner des extraits spectaculaires, et diffuser en boucle sur TikTok, X ou YouTube. Le ton est agressif, moqueur, culpabilisant.

Exemple : lors du 8 mars 2024, une militante féministe est piégée par une journaliste de Frontières qui l’accuse “d’haïr la France”. La vidéo est montée de manière sensationnaliste sous le titre “Quand le wokisme dérape”.

Un nouvel épisode survient en avril 2025 à l’Assemblée nationale. Alors qu’un rassemblement pacifique de collaborateurs parlementaires LFI est organisé pour dénoncer les méthodes de Frontières, Jordan Florentin et Louise Morice tentent de provoquer les manifestants. La situation dégénère, obligeant les huissiers à les faire exfiltrer des lieux. L’incident provoque une vague d’indignation et relance la question de leur accréditation parlementaire, ainsi que du statut de presse du média.

Conclusion : la traque comme ligne éditoriale

Frontières ne défend plus simplement une vision du monde. Il traque celles et ceux qui la contestent. Ce média est devenu un outil politique d’intimidation. Il désigne des cibles, les exposes, les rend vulnérables.

Certaines personnes fichées témoignent de menaces, de cyberharcèlement, de conséquences professionnelles. La frontière entre propagande et fichage glisse dangereusement.

Sources principales :

– Fondation Jean-Jaurès – Frontières, le média contre la République
– Télérama – Le média d’extrême droite Frontières fiche les assistants parlementaires (avril 2025)
– Le Monde – Frontières exfiltré de l’Assemblée nationale (avril 2025)