Aux antifascistes

Adresse aux antifascistes d’hier, aujourd’hui et demain. Publié le 24 décembre 2025 sur Paris-luttes.infos voici un texte du Noyau Antifasciste Autonome Parisien qui participe aux réflexions sur l’antifascisme aujourd’hui. Nous le reproduisons ci-dessous intégralement.

Tout a failli

La fascisation semble sur le point d’aboutir. Tout le monde serre les dents en anticipation du choc annoncé des élections présidentielles de 2027. Les luttes défensives des dix dernières années ont échoué à inverser la tendance. L’expérience électorale du Nouveau Front Populaire n’a produit aucun effet réel dans la rue, et l’union s’est effondrée avant même que les députés de gauche n’empochent leur premier chèque de 6 000 €. Comme en 1981, la « victoire » de la gauche n’a donné lieu à aucune réaction populaire réelle : à croire que tout le monde savait qu’elle n’était qu’un sursis, n’autorisant qu’une brève explosion de joie avant le retour à l’apathie généralisée. Quant au mouvement antifasciste – si tant est qu’on puisse le considérer comme un mouvement -, il n’a connu aucun saut qualitatif, aucune forme de massification, alors même que les récentes évolutions dans « l’affaire de Budapest » annoncent l’avènement d’une nouvelle situation répressive fondée sur le mandat d’arrêt européen et l’extradition, la collaboration des services de renseignement et l’arrestation des militant·es aux frontières, l’emprisonnement sous régime spécial et la qualification en terrorisme des organisations et de leurs actions.

Que faire ?

Contre la fascisation de la société et de l’État, nous devons retrouver notre capacité d’agir collective. Les militant·es antifascistes doivent intervenir sur le terrain de la vie quotidienne, sans quoi ils et elles se condamnent au groupusculisme et au faux radicalisme contre-culturel. Si nous revendiquons le nom « antifascistes », si nous voyons dans notre action la continuation de celle des antifascistes d’hier, alors nous devons nous comporter en résistant·es, en partisan·es, et nous demander comment gagner la confiance d’une population civile auprès de qui une propagande abrutissante s’emploie à faire de nous des terroristes. La violence de rue doit se rendre audible, les insultes homophobes et misogynes empruntées au hooliganisme doivent laisser place à une parole claire qui désigne l’ennemi pour ce qu’il est : un fasciste, un raciste, etc. Les démonstrations de force célébrées comme des rituels sur les réseaux sociaux doivent être médiatisées à côté, au même niveau que les actions quotidiennes de solidarité, de conscientisation, de manifestation, etc.

Paris, 1934

Connaître l’ennemi

Nous devons reprendre le contrôle sur la manière dont nous apparaissons pour reprendre le contrôle du récit. Avant toute chose, il faut abandonner la ligne « groupuscule contre groupuscule ». Nous accordons trop d’attention et d’importance à des épouvantails que le grand public méconnait ou honnit. Nous engageons trop de force dans des combats d’arrière-garde qui n’intéressent que nous-mêmes. Nous nous enfermons dans une forme de réaction dans l’urgence là où nos ennemis ouvrent des fronts et multiplient les initiatives pour pénétrer les cœurs et les esprits : maraudes identitaires, campagnes fémonationalistes, spectacles révisionnistes, etc. Notre stratégie doit prendre acte de celle de nos ennemis. Nous n’avons plus le temps de laisser la politique à la gauche, aux alliances parlementaires, aux centrales syndicales et aux partis politiques. Qui sont les antifascistes ? Personne ne devrait se poser cette question. Au contraire, les gens devraient se demander où sont les fascistes et comment leur résister. À nous de montrer l’exemple.

Tous innocents ?

L’extrême droite semble imperméable au débat sur la violence, alors même qu’elle constitue une « menace terroriste » que personne n’ignore. Il faut dire qu’elle s’accommode bien des dénonciations et des insinuations, auxquelles elle se contente le plus souvent de ne pas donner suite, ou qu’elle satisfait par des phrases toutes faites sur les « brebis galeuses » et les « pommes pourries ». Quant à nous, nous continuons de nous laisser imposer une rhétorique innocentiste, parfois à la limite de la dissociation, le plus souvent sous couvert d’efficacité dans la lutte contre la répression. Que dire du traitement de l’affaire Budapest dans les milieux antifascistes ? Il faut refuser le débat sur la culpabilité « présumée » des personnes accusées : plaider, c’est le travail des avocat·es. Il faut couper court aux discours qui avancent que les antifascistes « ne sont pas des criminels » : notre action ne répond pas aux règles de la légalité mais aux impératifs de la morale. Quand l’État français était engagé dans la collaboration avec l’occupant nazi, la résistance était un crime et les résistant·es des terroristes. Dont acte.

Cable Street, 1936

La morale l’emporte sur la légalité

Quand des nostalgiques du IIIe Reich défilent dans une capitale européenne en portant des uniformes de la Wehrmacht et des divisions SS, la question du droit et de la loi devient insignifiante. Quand des antifascistes sont traqué·es par un régime autoritaire et risquent 15 ans de prison, notre solidarité est inconditionnelle et se contrefout des « faits » qui leur sont reprochés. Naturellement, nous n’avons aucun compte à rendre aux forces politiques et syndicales qui jouent le jeu des institutions, qu’elles s’avèrent au demeurant incapables de gagner. Quand le Rassemblement National présente une femme qui s’affiche avec une casquette de SS ou l’ancien patron d’une librairie antisémite aux élections législatives, c’est que la gauche a failli. Du reste, elle est très largement absente du mouvement antifasciste.

Dépasser la gauche

Au-delà de quelques parachutages et prises de guerre, la gauche réunit des électeurs et des électrices tout juste capables de faire campagne et de glisser un bulletin dans une urne. Que dire de leur échec à constituer des cellules antifascistes au lendemain de la dissolution du Parlement, de la percée du Rassemblement national aux élections législatives et de la campagne pour le Nouveau Front Populaire ? Le fascisme était à leur porte, ils et elles en étaient convaincues. Nous avons pu constater leur niveau réel d’engagement. En attendant que la gauche cesse de nourrir les aspirations carriéristes de ses cadres et commence à former ses militant·es, nous devons sortir collectivement de l’étau électoral et reprendre le contrôle du temps. Des élections municipales vont avoir lieu en mars 2026, avant les présidentielles de 2027. N’oublions pas où se situe le premier parti de France 11. Tâchons de lui proposer autre chose que des promesses en l’air et des programmes pré-établis.

L’antifascisme n’est pas la défense de la démocratie contre l’autoritarisme ; il ne cherche pas à faire élire la gauche, et encore moins à respecter et faire respecter la loi. L’antifascisme est la forme prise par la lutte pour l’émancipation universelle dans les périodes de crise aiguë du système ; il œuvre à développer des formes collectives de résistance contre la paupérisation et la dépossession, où les individus retrouvent le pouvoir sur leur vie et accèdent à la possibilité de s’associer pour transformer la société.

Noyau Antifasciste Autonome Parisien
21 décembre 2025

Note

Illustration de l’article : Bataille de Lewishamn, 1977.

  1. L’abstention en quelques chiffres : 70% au référendum constitutionnel qui a institué le quinquennat présidentiel en 2000, 58% au second tour des municipales de 2020, 65% aux départementales et aux régionales de 2021, 28% au second tour des présidentielles de 2022, près de 50% eux européennes de 2024, 33% aux législatives de la même année. ↩︎