Rappelle-toi ce qu’ils t’ont fait…

La mort du néo-fasciste Quentin Deranque, à la suite d’une bagarre, a suscité une réaction médiatique et politique sans précédent. Une minute de silence à l’assemblée nationale, 3000 néonazis qui défilent un samedi après-midi en plein Lyon et les politiciens de tous poils qui rivalisent d’opportunisme crasse et d’indécence historique. Le philosophe Alain Brossat rappelle ici quelques bases : le fascisme se combat dans la rue aussi, et pas seulement de façon facultative.

Pour commencer par le plus élémentaire : tous ceux qui, de façon organisée, luttent en vue d’empêcher la conquête de la rue par les fascistes sont des amis.1

Nous leur devons pleine solidarité, soutien inconditionnel face à toutes les formes de répression qui les menacent, dans un contexte où les différentes composantes de la gauche institutionnelle se bousculent au portillon pour… les lâcher, ajoutant, le plus souvent, la calomnie à l’abandon. 2

Leur engagement vient nous rappeler cette vérité tout aussi élémentaire : le fascisme se combat dans la rue aussi, et pas seulement de façon facultative ou en dernier lieu ; ceci pour la bonne et simple raison que la conquête de la rue a, depuis que le fascisme (les mouvements fascistes) existent été pour eux la voie royale de l’accession au pouvoir. Les efforts pathétiques du Rassemblement national encravaté pour tracer une ligne de démarcation entre sa stratégie de conquête du pouvoir par les urnes et l’agitation montante des groupuscules fascistes ne doivent pas faire illusion – la frontière qui séparerait les notabilisés des énergumènes et des nervis est une vraie passoire, il suffit d’y aller voir d’un peu près sur le terrain pour s’en convaincre. Le fascisme d’ambiance sur lequel surfe le RN trouve ses marques dans la rue non moins que dans la Bollosphère. Depuis que le fascisme existe, ces complémentarités entre fascisme de bandes et de milices (SA, Arditi del Popolo…) et fascisme en quête de respectabilité ont toujours existé.

Pour cette raison, oui, aujourd’hui comme hier, la rue est un front de lutte contre le fascisme et, par définition, la lutte dans la rue, pour la rue, n’est pas un dîner de gala. Il ne s’agit pas, en l’occurrence, d’une lutte conduite en vue d’instaurer la terreur rouge, ou woke ou islamo-gauchiste (etc.) dans les rues de nos villes paisibles, il s’agit bien d’une lutte défensive – les fascistes se sentent le vent en poupe (non sans raison, hélas) et ils entendent que cela se voie et que cela se sache – dans la rue aussi, donc. L’institution politique, les médias sous influence, une partie des élites leur prêtent la main, de façon plus ou moins active. En tout cas, on n’a pas souvenir qu’après l’assassinat de Clément Méric par un militant fasciste, l’Assemblée nationale se soit fendue d’une minute de silence. 3

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  1. Je préfère ici « ami » à « camarade » pour deux raisons : primo, je ménage la sensibilité de ceux qui, parmi nous, trouvent que « camarade » les reconduit aux temps poussiéreux de la militance héroïque, deuxio, les fascistes, en plagiaires invétérés des mouvements révolutionnaires qu’ils sont et ont toujours été, emploient désormais couramment le mot camarade. Or, moins on n’a de mots clés en partage avec l’ennemi, mieux on se porte. ↩︎
  2. Une parfaite symétrie se constate entre la façon dont le RN prend diplomatiquement ses distances d’avec les adeptes du fascisme de rue (« Zouaves » et autres néo-post-GUD…) et la manière dont, après la mort de l’activiste fasciste lyonnais, LFI se détourne pudiquement de La Jeune Garde – le parlementarisme est bien ici, dans les deux cas, l’école de la bassesse et la turpitude. ↩︎
  3. Je n’ai pas étudié les images dans le détail, mais il me semble bien que lors de l’hommage rendu à l’Assemblée au fasciste mort, la gauche entière, LFI incluse, se soit associée sans barguigner à cette bouffonnerie abjecte – des élus du peuple se disant représentants de la gauche radicale et insoumise saluant la mémoire d’un fasciste mort dans une échauffourée de rue, c’est inédit autant que confondant, et, une fois encore, riche d’enseignements quant aux ravages du crétinisme parlementaire. ↩︎