“Le RN ose tout”, même confisquer Olympe de Gouges, icône féministe

Le Rassemblement national tente, par une initiative parlementaire visant à faire entrer Olympe de Gouges au Panthéon, de se grimer en formation féministe. Les votes du parti d’extrême droite, tout comme les prises de position de Marine Le Pen, sont pourtant bien éloignés des combats de l’autrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Une pétition, signée par des historiennes, des universitaires et des spécialistes d’Olympe de Gouges, dénonce « la dernière des impostures » du RN.

En janvier 2023, nous réitérions la demande qu’Olympe de Gouges ait enfin la place qu’elle mérite : le Panthéon. Aujourd’hui, nous nous élevons contre la tentative incongrue faite par le Rassemblement national de se faire passer pour un parti qui défendrait les mêmes valeurs que cette pionnière de la lutte pour les droits des femmes et contre le racisme. 

Femme de lettres défendant dans ses écrits les idées des Lumières, Olympe de Gouges prit une part inédite à la Révolution française, par le biais de brochures politiques inlassablement adressées à l’Assemblée et placardées sur les murs. Ingénieuse et audacieuse autrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, sa place est bien auprès de Condorcet. 

Or, voici que le 18 septembre dernier, le député et porte-parole du rassemblement national J.-P. Tanguy dépose dans la niche parlementaire de son parti une proposition de résolution invitant le Gouvernement à panthéoniser Olympe de Gouges, l’abbé de l’Épée et Zéna M’Déré. Dénuée de toute valeur contraignante, elle n’en sera sans doute pas moins débattue le 8 octobre, lors de la journée parlementaire dévolue à des questions portées par son groupe.

Le fumet des sondages monte à la tête du RN. Ou montait – avant que Mediapart ne révèle que ce parti, qui se targue d’être « le bouclier des juifs de France », est probablement dirigé par un ancien disciple d’Alain Soral, antisémite et masculiniste avéré. Pressé de revêtir les habits du pouvoir, le RN lorgne sur les prérogatives présidentielles. Il intensifie son entreprise de séduction auprès des électorats féminin (Olympe), handicapé (l’abbé de l’Épée) et ultramarin (Zéna M’Déré).

S’afficher féministe est un « axe majeur de la “dédiabolisation” du Rassemblement national » (K. Tahri, 20/04/2022). Marine Le Pen ose désormais se dire féministe – pour mieux se désolidariser des « néoféministes » pourfendant la domination masculine (compte X, 11/08/2021). Elle se présente comme une « femme d’État » (tract de la campagne de 2022), et rassure comme « mère » à la ligne suivante. Elle argue de sa « sensibilité à la condition féminine » (Lettre aux Françaises, 8/03/2024), qu’elle juge presque parfaite en Occident, n’étaient les harceleurs de rue et « les autres pratiques importées ».

Pourquoi ne tenterait-elle pas de faire croire qu’elle s’inscrit dans la lignée de l’autrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ? Pourquoi ne confisquerait-elle pas l’icône par excellence des femmes politiques féministes, celle que l’on a relue et commentée au moment de la bataille pour la parité, que Ségolène Royal a invoquée lors de son discours d’investiture à la présidentielle de 2007 et qu’Anne Hidalgo voudrait depuis 2013 voir reposer auprès des « grands hommes » ?

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Peu importe que les votes du RN soient assidûment en défaveur des prérequis de la parité et de l’égalité salariale, qu’ils ne ménagent pas l’accès aux droits reproductifs ni ne concourent à la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Quelle part de l’électorat les examine, surtout lorsqu’ils sont effectués au Parlement européen ? Peu importe que nombre de journalistes, de théoriciennes et de militantes de la « cause des femmes » démasquent les discordances entre les déclarations d’intention et les faits – politique nataliste qui favorise des carrières domestiques plutôt que professionnelles, déni des discriminations et de l’ampleur des violences spécifiquement subies, qui va de pair avec le procès d’une immigration constituée en bouc émissaire. Le RN ose tout !

« J’ai intégré dans mon combat politique d’inciter les femmes à prendre toute leur place dans notre société », se vante sa porte-flamme en 2024. « [J]e les appelle à vaincre une forme de réserve souvent injustifiée pour viser, par et pour elles-mêmes, les postes à responsabilité. » Se serait-elle donc inspirée de l’énergique « Femme, réveille-toi » de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ?

Que nenni ! Dans son préambule, Gouges dénonce « l’empire tyrannique » que les hommes veulent exercer sur « un sexe qui a reçu toutes les facultés intellectuelles ». Quand M. Le Pen martèle que « les hommes sont des partenaires pas des ennemis », lorsqu’ils sont occidentaux, dans son manifeste féministe comme dans ses remarquables Réflexions sur les hommes nègres, Olympe sympathise avec les « hommes de couleur », sur lesquels « les colons prétendent régner en despotes ». Elle souligne la part de similitude que peuvent comporter leur situation et celle des épouses ou des concubines : l’homme achète la femme « comme l’esclave sur les côtes d’Afrique ».

Ses pièces Zamore et Mirza, L’Homme généreux, Le Mariage inattendu de Chérubin ainsi que La nécessité du divorce évoquent soit des tentatives de viol commises par un familier, soit des violences conjugales. À rebours, la candidate du RN réduit les violences sexuelles au harcèlement de rue et aux viols par un inconnu, qu’elle attribue ad nauseam aux seuls immigrés.

M. Le Pen aurait-elle donc omis de lire celle qu’elle dit admirer ?

Par Sylvia Duverger (journaliste) et Catherine Marand-Fouquet (historienne)

Signataires (liste en cours) : Cécile Berly (historienne) ; Marie-Jo Bonnet (historienne) ; Françoise Cesbron-Leinot (créatrice et administratrice du portail documentaire Humanitelles, citoyenne engagée) ; Béatrice Daël (éditrice des œuvres complètes d’Olympe de Gouges avec Félix Castan [décédé]), directrice des éditions Cocagne) ; Sophie Degano (plasticienne, autrice de Grâce à Elles) ; Julie Dollé (professeure de philosophie, autrice) ; Aurore Evain, autrice, actrice et metteuse en scène, spécialiste du théâtre des femmes sous l’Ancien régime ; Christine Fauré (directrice de recherche émérite au CNRS) ; Olivier Ferret (Professeur de littérature et civilisation françaises du XVIIIe siècle, Université Lumière Lyon 2, membre senior de l’Institut universitaire de France, 2023-2028) ; Agnès Fine (directrice d’études honoraire à l’EHESS) ; Geneviève Fraisse (philosophe, directrice de recherche émérite au CNRS) ; Florence Lotterie (professeur des universités, spécialiste de la littérature du XVIIIe siècle) ; Florence Montreynaud (historienne) ; Élise Pavy-Guilbert (maîtresse de conférences à l’université Bordeaux-Montaigne, membre de l’Institut universitaire de France, spécialiste de la littérature du XVIIIe siècle) ; Michelle Perrot, historienne, professeure émérite de l’université Paris Cité) ; Élodie Pinel (agrégée de lettres modernes et de philosophie, docteure en littérature française, autrice) ; Yannick Ripa (historienne) ; Marianne Silberfeld Brouard (professeure de lettres) ; Françoise Thébaud (historienne) ; Éliane Viennot (historienne, professeuse émérite de littérature française de la Renaissance à l’université Jean-Monnet-Saint-Étienne).

Initialement publié par Actualitté Les univers du livre ou vous pourrez retrouver d’autres articles et interviews en relation avec cette tribune :

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