Riposte générale : ne les laissons pas passer !

Encore une fois, c’est la rentrée… Et cette fois, nous le savons : l’année qui commence ne sera pas comme les autres. Une campagne présidentielle va bientôt engloutir le pays. Pendant des mois, on nous parlera de sondages, de petites phrases. On commentera la course à l’hippodrome. Et, jour après jour, les médias établis tenteront de nous habituer à cette idée : l’extrême droite pourrait gagner. Ce serait possible. Probable peut-être. Inéluctable, qui sait.

Non. Rien n’est écrit, rien n’est joué. Rien n’est fatal dans l’histoire. Mais une chose est certaine : si nous voulons empêcher le Rassemblement national d’arriver au pouvoir, il va falloir faire beaucoup plus qu’attendre l’élection. Il va falloir se battre. Car nous savons ce que nous avons devant nous. « On sait pas, on n’a pas essayé », entend-on. Si. Nous savons. Nous avons l’histoire derrière nous et le présent sous les yeux. Nous voyons ce que deviennent les sociétés lorsque l’extrême droite gouverne : les contre-pouvoirs attaqués, les libertés rongées, les médias mis au pas, les opposants transformés en ennemis, les étrangers et les minorités en boucs émissaires, les droits des femmes et des personnes LGBT+ menacés, la police renforcée et la contestation entravée. La démocratie ne disparaît pas nécessairement en une nuit. Elle peut être évidée lentement, loi après loi, renoncement après renoncement.

Une politique économique et fiscale pour les riches

Dans« extrême droite », il y a « droite ». C’est aussi ça, le RN : une politique faite pour les possédants, les grandes entreprises et les gros patrimoines. Ce parti a passé des années à se grimer en défenseur des oubliés. Mais à mesure que le pouvoir se rapproche, le déguisement craque aux coutures. Sur la fiscalité, il s’agit bel et bien d’un programme pour riches, voire ultrariches : maintien et désormais célébration de la flat tax sur les revenus du capital, hier encore pourtant dénoncée par Marine Le Pen comme un cadeau aux plus fortunés ; suppression de l’impôt sur la fortune immobilière ; opposition à la taxe Zucman, cet impôt plancher destiné précisément à empêcher les ultrariches d’échapper presque totalement à l’impôt grâce à l’optimisation fiscale ; exonération d’impôt sur les sociétés pour les entrepreneurs de moins de trente ans ; nouvelles exonérations de cotisations patronales, soit une nouvelle attaque frontale contre la Sécurité sociale ; suppression de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises et disparition progressive de la contribution sociale de solidarité des sociétés… Les propositions économiques du RN pourraient représenter jusqu’à 180 milliards d’euros d’allègements pour les entreprises. Un des élus RN, le député et maire de Carcassonne Hervé de Lépinau, peut même résumer tranquillement la « philosophie » générale : l’ultrariche, après tout, serait fiscalement impossible à « attraper ». Autrement dit, puisqu’ils savent échapper à l’impôt, renonçons à les imposer. Quelle souveraineté ! Quelle autorité ! Devant les pauvres, le RN promet la fermeté ; devant le capital, il baisse les yeux ou, carrément, drague. Et le contraste est saisissant   plus de 80 % de ses sympathisants souhaitent le retour de l’ISF, mais ses élus votent contre ; plus de 80 % souhaitent taxer davantage les grandes entreprises, mais ses élus votent contre ; plus de 90 % souhaitent l’indexation des salaires sur les prix, mais ses élus votent contre. Il a pu être évalué que, si le programme du RN était appliqué, il enrichirait les 10 % les plus riches et appauvrirait les 30 % les plus pauvres. Voilà l’une des arnaques du RN.

L’écologie punitive c’est le RN

Cette vérité sociale est d’autant plus importante que les conditions d’existence elles-mêmes sont bouleversées. Nous venons encore de vivre les canicules, les incendies dévastateurs, les sols brûlés, les forêts ravagées, la menace devenue ordinaire de voir des territoires entiers partir en fumée. La catastrophe écologique n’est plus une abstraction inscrite dans un rapport scientifique pour 2050. Elle est là. Elle entre dans les maisons, les écoles, les hôpitaux, les lieux de travail. Elle épuise les corps, détruit les cultures, assèche les terres et nous met en danger. Et qu’a donc à proposer le RN face à cette situation aussi délétère que meurtrière ? Après des années à relativiser le dérèglement climatique et à mettre en cause jusqu’aux scientifiques du GIEC, il découvre soudain le réel et sort de son chapeau un « plan de climatisation ». La climatisation : voilà l’horizon écologique de l’extrême droite. Ne surtout pas toucher aux causes, ne surtout pas affronter les intérêts économiques qui organisent la destruction, ne surtout pas planifier la transformation des logements, des transports, de l’agriculture, de l’industrie et de l’énergie : installer des climatiseurs et tenter de survivre à la fournaise. Et encore faudrait-il savoir qui paiera, car le financement de cette promesse reste dans le brouillard. Ce qui, en revanche, est parfaitement chiffré, ce sont les coupes : dans son contre-budget de 2025, le RN proposait de retirer dix milliards d’euros à la rénovation énergétique, de supprimer l’essentiel du Fonds vert, de réduire drastiquement les dotations aux collectivités locales, de diminuer d’un tiers les subventions aux associations environnementales et de faire disparaître les agences de l’eau, l’ADEME et l’Office français de la biodiversité. Un peu comme s’il s’agissait de faire face aux incendies en supprimant les pompiers : telle est, au fond, sa doctrine écologique. Une écologie de l’abandon, où chacun se débrouille selon ses moyens pour s’isoler, se rafraîchir, se déplacer, quitter peut-être un territoire devenu invivable. Et comme toujours, les riches s’adapteront mieux que les pauvres. L’extrême droite applique au climat exactement la même politique que pour d’autres sujets : privatiser les solutions, supprimer les protections communes et abandonner les individus face à une catastrophe qu’elle refuse de combattre à la racine.

Racisme, xénophobie et islamophobie au cœur de son projet

Et puis il y a ce qui demeure le cœur battant du projet : la xénophobie et le racisme. On aurait tort de les traiter comme un supplément honteux dont le RN pourrait se débarrasser à force de cravates, de sourires et de communication policée. Ils structurent sa manière de voir la société : fabriquer des catégories de personnes plus ou moins légitimes, désigner sans cesse des populations suspectes, transformer les étrangers, les immigrés, les musulmans et musulmanes en problème public permanent. L’islamophobie joue ici un rôle central : elle ne consiste plus seulement en préjugés, mais en la construction politique d’une population tout entière désignée comme une menace. Et quelle obsession, en particulier, pour le voile porté par certaines femmes musulmanes. Comme si, parmi tout ce qui ravage aujourd’hui les existences, l’urgence nationale était de décider comment des femmes ont le droit de s’habiller. Il faut mesurer ce que cette fixation a d’obscène. Des hommes et des femmes politiques prétendent défendre la « liberté des femmes » en commençant par expliquer à certaines d’entre elles ce qu’elles peuvent mettre sur leur tête, où elles peuvent circuler, travailler ou accompagner leurs enfants. Étrange émancipation qui consiste à retirer des droits. Étrange « féminisme » qui commence par discriminer les femmes qu’il prétend libérer. Quand une règle apparemment générale est inventée, relancée ou durcie avec toujours les mêmes femmes en ligne de mire – musulmanes, ou supposées telles –, elle produit une discrimination très concrète. Ce sont elles qu’on exclut d’un emploi, d’une activité, d’un espace ou de la vie sociale ; elles encore dont les vêtements deviennent une affaire d’État, dont les corps sont scrutés, commentés et réglementés. Et cette obsession habitue à l’idée que certains citoyens et surtout certaines citoyennes doivent sans cesse prouver qu’ils et elles ont leur place ici. C’est exactement ainsi que fonctionne la xénophobie : elle trace une frontière à l’intérieur même de la société. Le RN peut changer son vocabulaire, adoucir ses affiches et réciter le mot « République » : sa constante reste la même. Et c’est aussi contre cette brutalisation-là qu’il faut se mobiliser : refuser une politique fondée sur la surveillance des vêtements, des origines, des noms, des corps et des religions supposées.

Montrer l’étranger pour oublier l’actionnaire

Face au RN, il faut montrer le monde qu’il prépare tout entier. Un monde où les milliardaires poursuivront tranquillement l’accumulation du capital pendant qu’on expliquera aux autres qu’il n’y a plus d’argent pour l’école, les retraites, la transition écologique et l’hôpital. Un monde où l’on exonère les entreprises tout en fragilisant la Sécurité sociale, puisque les cotisations prétendument « patronales » ne sont rien d’autre qu’une part du salaire socialisé qui finance notre protection commune. Un monde où ceux qui ont un patrimoine pourront préparer leur retraite par capitalisation pendant que ceux qui n’ont déjà rien à épargner seront abandonnés aux marchés financiers. Le projet de Bardella sur les retraites va d’ailleurs dans ce sens : abandonner la référence à un âge légal commun et ouvrir la porte à la capitalisation individuelle. Ceux qui pourront épargner auront une retraite ; les autres, leurs yeux pour pleurer. Le RN ne guérit pas les blessures sociales : il les capture. Il ne répond pas aux souffrances : il leur donne des coupables. Il montre l’étranger pour qu’on oublie l’actionnaire, le bénéficiaire du RSA pour qu’on laisse tranquille l’évadé fiscal, l’exilé pour qu’on ne regarde pas le rentier.

Opposer un projet égalitaire et solidaire

Alors notre tâche n’est pas seulement de dire ce que nous refusons. Elle est de montrer ce que nous voulons. Nous voulons pouvoir vivre de notre travail. Nous voulons du temps, des logements dignes, des écoles, des hôpitaux, des transports, des services publics partout. Nous voulons une Sécurité sociale renforcée, des retraites dignes elles aussi, des salaires à la hauteur de la situation. Nous voulons reprendre aux plus riches ce qu’ils ont accaparé. Une planification écologique à la hauteur de la catastrophe en cours : isoler massivement les logements, rénover les écoles et les hôpitaux, développer les transports collectifs, préserver l’eau, protéger les forêts, soutenir une agriculture capable de vivre et de nous nourrir sans détruire ses propres conditions d’existence. Une véritable égalité entre les femmes et les hommes. Nous voulons pouvoir respirer sans demander la permission à ceux qui possèdent tout. Nous voulons accueillir plutôt que traquer, partager plutôt qu’accaparer. Autrement dit : nous ne voulons pas seulement empêcher leur monde. Nous voulons construire le nôtre. Et c’est précisément pour cela que cette année ne devra pas être seulement électorale. Elle devra être une année de mobilisations, de grèves, d’occupations, d’assemblées, de collectifs, de rencontres et de solidarité. Chaque lutte comptera. Une maternité qu’on empêche de fermer, une classe qu’on sauve, une ligne ferroviaire qu’on défend, une augmentation salariale qu’on arrache, des régularisations pour les sans-papiers, des locataires qui s’organisent, des paysans qui refusent l’accaparement des terres, des habitants qui défendent une forêt ou une rivière, des collègues qui se mettent en grève. Tout cela affaiblit l’extrême droite parce que l’extrême droite prospère là où chacun reste seul avec ses peurs, sa colère et son sentiment d’impuissance. Une lutte fait exactement le contraire : elle transforme le « je n’y peux rien » en « nous pouvons ». Elle fait apparaître des intérêts communs là où on nous apprend à voir des concurrents. Elle remet le travail, les salaires, les services publics, les conditions matérielles d’existence et la justice sociale au centre, là où l’extrême droite voudrait imposer ses obsessions identitaires.

Faire front et riposter

Nous avons besoin de refaire partout des lieux où parler politique : dans les entreprises, les quartiers, les villages, les universités, les lycées, les cafés, les associations, les syndicats. Nous avons besoin de parler avec nos collègues, nos proches, nos voisins, sans mépris, mais sans esquiver non plus le racisme quand il surgit. Nous avons besoin de retrouver la fierté de l’antifascisme, non comme une posture ou une étiquette réservée à quelques militants, mais comme une évidence démocratique. L’histoire nous apprend quelque chose de précieux : les victoires contre l’extrême droite ne sont jamais seulement électorales. Le Front populaire lui-même fut, avant de devenir une majorité puis un gouvernement, un immense mouvement antifasciste, fait de comités, de manifestations, de réseaux d’entraide, d’organisations populaires et de luttes. L’unité fut vécue avant d’être proclamée ; les grandes grèves de 1936 débordèrent ensuite largement les calculs des états-majors. Cette histoire n’est pas un modèle à recopier, mais un rappel : quand les gens s’organisent, l’impossible recule. Voilà l’enjeu de cette rentrée : ne pas attendre l’élection les bras croisés, ne pas laisser les chaînes de désinformation nous transformer en spectateurs de notre propre défaite, ne pas passer des mois à regarder monter ou descendre les courbes des sondages. Oui, le RN peut gagner. Mais il peut perdre. Et nous pouvons faire en sorte qu’il perde. Pas seulement dans les urnes : dans les têtes. L’extrême droite voudrait faire de cette année celle de la peur ; faisons-en l’année du courage collectif. Elle voudrait désigner des ennemis parmi nous : désignons les injustices qui nous frappent ensemble. Organisons-nous. Luttons. Ripostons. Résistons. Faisons front.

Ludivine Bantigny