Interview de Neil Datta du Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs (EPF), elle observe depuis plus de vingt ans la progression des réseaux anti-droits. Son nouveau rapport, La Nouvelle vague (2025), dresse un constat alarmant : en cinq ans, ces mouvements ont levé 1,18 milliard USD en Europe, contre 707 millions sur toute la décennie précédente. Plus organisés, plus stratégiques et désormais ancrés dans le champ politique, ils avancent un projet clair : remodeler les lois et institutions pour réduire les droits fondamentaux, notamment ceux des femmes, et affaiblir les démocraties européennes. Une interview publiée sur le site de la Fondation Raja (bon d’accord on n’est pas spécialement emballé·e·s par ce type de fondations mais l’article est intéressant).
En 2021, vous avez publié La partie émergée de l’iceberg, un rapport qui révélait le montant de 707,2 millions USD alloué aux financements des mouvements anti-genre sur la période 2009-2018. En 2025, votre deuxième étude, La Nouvelle vague, démontre que ce montant a grimpé à 1,18 milliard USD sur la période 2019-2023. De plus, vous précisez que ces mouvements disposent désormais d’une coordination internationale inédite. Qu’est-ce qui, selon vous, explique cette montée en puissance et cette structuration rapide, particulièrement en Europe ?
Ce qui explique cette structuration rapide et cette montée en puissance, c’est avant tout que le mouvement anti‑genre, anti‑droits se considère désormais comme un véritable mouvement politique.
Il ne s’agit plus seulement de mobilisations issues de la société civile conservatrice visant à influencer ponctuellement une loi — par exemple sur l’IVG ou l’éducation à la sexualité. Désormais, le mouvement agit avec un ancrage direct dans certains partis politiques, et dans plusieurs pays il a connu de réels succès. Cette implantation lui permet de bénéficier de financements publics, de créer des think tanks et d’autres institutions de production d’idées, développant un corpus intellectuel anti‑droits et d’extrême droite. L’objectif n’est plus seulement d’influer sur quelques politiques, mais de s’imposer comme une force politique à part entière.
Historiquement, le mouvement émerge à la fin des années 1990 – début 2000 au sein de communautés religieuses, notamment catholiques, qui voient d’un très mauvais œil les évolutions sociétales. La Conférence mondiale de Pékin de 1995, qui reconnaît pour la première fois à l’échelle internationale le droit des femmes à disposer de leur corps, à décider librement en matière de reproduction et de sexualité, est vécue par certains comme une défaite majeure. Face à cette perte d’influence, ces acteurs réfléchissent aux raisons de leur recul et popularisent alors l’expression « idéologie du genre », inventée par des penseurs catholiques pour désigner l’ensemble des évolutions qu’ils rejettent : divorce, contraception, IVG, droits LGBT+, euthanasie, égalité de genre, etc.
De là, l’idée se diffuse des institutions religieuses (Vatican, conférences épiscopales) vers la société civile, d’abord dans les anciens mouvements pro‑vie, qui se « relookent » et élargissent leur combat au‑delà de l’IVG, intégrant par exemple l’opposition aux droits LGBT+. En France, on observe ainsi le passage d’associations anti‑avortement vers La Manif pour Tous, puis leur intégration dans un ensemble d’actions plus larges contre ce qu’ils appellent « l’idéologie du genre ».
Retrouvez la suite de l’interview ici sur le site de la Fondation Raja (bon d’accord on n’est pas spécialement emballé·e·s par ce type de fondations mais l’article est intéressant)