Face à l’extrême droite, sortir de la sidération et de la fatalité

L’historienne Michèle Riot-Sarcey trace les contours de la montée des extrêmes droites et du nécessaire réveil d’une gauche qui doit retisser des liens avec la population.

L’histoire ne se répète jamais, mais nous ne sommes pas à l’abri d’un retour à ce qui ressemble, sans les imiter, aux pouvoirs autoritaires que nos contemporains ont connus sous le nom de fascisme en Europe.

En cette période d’épreuve vérité, le capitalisme montre son vrai visage en faisant triompher ses prédateurs les plus avides. La barbarie est le signe des temps, avec l’arrivée en masse des pouvoirs d’extrême droite partout dans le monde. Or, face aux catastrophes, nombreux sont ceux qui cherchent à échapper aux réalités par l’indifférence et le déni.

Étonnamment, l’inaction des autorités politiques, dans les pays « démocratiques », se manifeste dans un présent figé, renvoyant aux calendes grecques les décisions urgentes notamment dans le domaine climatique ; le temps s’accélère avec la surenchère technologique au service des autorités destructrices.

Dans un tel contexte, le besoin de sécurité se fait entendre chez nos contemporains. Une forme de retour à l’ordre ancien refait surface, accompagnée d’un sentiment de peur de l’autre dont l’étranger, réel ou supposé, est la cible. Or, quand on cherche la protection des puissants, là est le danger. La banalité du mal n’est rien d’autre que l’adaptation à celui-ci.

C’est dans cette atmosphère généralisée d’impuissance que l’extrême droite tisse sa toile en déployant sa propre vision du monde, toujours associée à la relecture complète du passé, quitte à repenser l’histoire conformément aux attentes idéologiques de ses mentors.

Retisser des liens entre représentants et populations

Les périodes de troubles ont toujours provoqué une réécriture de l’histoire en fonction des enjeux du moment. Mais le repli sous la protection d’un leader annonce immanquablement la servitude volontaire. Le nationalisme militant est l’expression d’une démission pour qui se juge incapable de mettre un terme à ce monde de brutes, hâtivement considéré comme irréversible et de ce fait, renonce, à construire, avec les autres, une alternative

Or, que fait la gauche quand en France, les slogans de Vichy reprennent vie ?

Il est vrai que face à la détérioration manifeste des références présent-passé, la gauche, héritière d’un passé d’illusions et de mensonges, n’attire plus la confiance. Toutes tendances confondues, elle a oublié de dresser un bilan critique des compromissions d’hier. Ainsi, l’avancée spectaculaire d’un national-populisme devient d’autant plus inévitable que toute idée d’internationalisme socialiste et communiste a été noyée dans la longue vie des gouvernements totalitaires qui ont jalonné notre XXe siècle, en URSS, en Chine, comme au Cambodge.

À ces détournements des slogans libérateurs se sont ajoutées les pratiques des socialistes européens – des travaillistes anglais aux socialistes français –, dans les années 1950-1960, tous ont été des agents actifs de la répression des mouvements de libération en Afrique comme en Asie, toujours au nom du libéralisme économique des puissances dominantes. Sans compter les avatars des gouvernements socialistes des premières décennies de ce siècle qui ont laissé des traces douloureuses dans le monde du travail, en particulier.

Il est donc plus que jamais nécessaire de retisser des liens entre représentants et populations, sans masque trompeur. Or, il est effarant de constater que, face à l’urgence du moment, dans l’ensemble de l’Europe, aucun parti de gauche, ne se soucie de faire appel à ses concitoyens, sous quelques formes que ce soit : assemblées locales, meetings nationaux et internationaux, ouverts, contradictoires ; rassemblement de collectifs associatifs actifs sur plusieurs fronts… Rien n’est envisagé.

Comment peuvent-ils imaginer gouverner prochainement sans la mobilisation quotidienne de tous et de chacune ? Ne serait-ce que pour faire face aux réalités que les autorités ne cessent de dénier : les massacres mondiaux, la catastrophe climatique, la réorientation nécessaire de la production, et peut-être inventer une autre diplomatie pour contrer les barbaries de toutes sortes qui sont le produit d’un monde laissé aux mains des puissants…

Comment ne pas répondre aux attentes des populations sur la reconnaissance d’un passé dévastateur pour une grande partie de nos contemporains ? Il serait vraiment temps de faire entendre les antagonismes d’hier, aussi inavouables soient-ils, auprès d’un public, tiraillé entre un présent sans avenir et un passé ripoliné.

« Éveillez-vous de votre sommeil… »

Il serait surtout grand temps de redonner vie à la démocratie réelle, réclamée par le plus grand nombre et seul moyen de s’emparer des questions brûlantes en mobilisant chacun d’entre nous, par des rassemblements réflexifs sur le monde tel qu’il va mal. Cette attente collective est laissée dans l’ombre des aspirants au pouvoir qui ne cessent de faire valoir leur stratégie d’alliance ou pas, en contournant l’avènement d’une gestion plus participative des institutions. Quand les associations de citoyens se rendent visibles, quand les expériences de communalisme tendent à se répandre dans différents pays, les candidats à la représentation politique se replient sur la conquête des instances dirigeantes.

Rien d’étonnant de la part de la droite ! Ses représentants font ce que leurs ancêtres ont toujours pratiqué : privilégier la propriété, la patrie et la famille et donc favoriser leur caste. Mais les représentants de la gauche, qui parlent au nom du peuple, devraient dès maintenant se préoccuper d’organiser partout des rencontres citoyennes. Plutôt que de souffler sur les voiles du ressentiment et de l’intolérance, plutôt que d’activer l’esprit religieux, il serait plus pertinent de montrer les dangers des autorités doctrinaires qui interprètent volontiers la parole d’un Dieu caché, sachant que celui-ci jamais ne leur demandera de compte. Plutôt que de raviver les braises de l’antisémitisme feignant de favoriser la lutte contre le racisme, il serait bon de faire entendre la vérité, aussi parcellaire soit-elle, par des échanges critiques en expliquant comment et pourquoi en est-on arrivé là.

En bref, la démocratie et sa refondation sont à l’ordre du jour. A la manière du poète Shelley, s’adressant en 1819 à ses contemporains en ces termes : « Éveillez-vous de votre sommeil, vous êtes nombreux, ils sont peu », la mobilisation d’une population plurielle est la nécessité du moment. Il est vraiment temps de redonner à tous la capacité d’agir contre les prédateurs ; plutôt que de construire un sujet imaginaire de substitution à la classe ouvrière défaite, plutôt que de suivre une opinion électrisée par les influenceurs, nous devrions nous interroger sur l’obligation de rendre le pouvoir à l’ensemble des populations, parfaitement conscientes des dangers qui nous menacent, prêtes à élaborer une alternative crédible, à condition d’organiser partout des débats démocratiques, contradictoires et critiques.

Michèle Riot-Sarcey

Une tribune paru dans Libération le 27 mai 2026 et reproduite avec l’autorisation de l’autrice