Identifier une statistique d’extrême droite

La question est étrange. Un chiffre est un chiffre, non ? Non. Entre l’envie de mesurer et le moment où un chiffre arrive sous vos yeux, il passe entre bien des mains : qui l’a commandé, qui l’a produit, qui le diffuse, qui le cautionne. Le lire sans se poser ces questions, c’est laisser ces mains décider pour vous de ce qu’il signifie.
Un long article de Thomas Delclite, statisticien et enseignant, sur les sondages et leur commanditaires, notamment lorsqu’il sont d’extrême droite, un mise au point salutaire avec les élections qui approchent et les sondages divers et variés voire avariés…
Un billet publié sur le blog Mediapart

La question est étrange. Un chiffre est un chiffre, non ? Non. Entre l’envie de mesurer et le moment où un chiffre arrive sous vos yeux, il passe entre bien des mains : qui l’a commandé, qui l’a produit, qui le diffuse, qui le cautionne. Le lire sans se poser ces questions, c’est laisser ces mains décider pour vous de ce qu’il signifie.

Ce qui fait une statistique d’extrême droite, ce n’est donc pas son résultat, mais les mains entre lesquelles elle passe. Suivons-les une à une, du commanditaire jusqu’à l’observatoire qui viendra la légitimer.


Pourquoi cibler l’extrême droite ?

L’extrême droite n’est pas ici un courant politique parmi d’autres. Je réside en Belgique et il y existe un cordon sanitaire, qui consiste à refuser une place médiatique à des personnalités politiques défendant des idées contraires à la démocratie, incluant donc celles d’extrême droite. Ce n’est pas donc pas une simple question d’orientation politique, c’est une question de salubrité publique. Ce cordon sanitaire est appliqué en France par quelques médias (sous le feu de critiques de leurs confrères), et il subit actuellement des entorses en Belgique francophone. Mais il reste un principe important pour moi, et il a sans doute un rôle à jouer dans le score faible de l’extrême droite institutionnelleen Wallonie.


La commande : le commanditaire d’extrême droite

Une statistique n’existe pas avant qu’on ait souhaité la produire. Il y a donc toujours un commanditaire à l’origine, public ou privé, parti politique ou syndicat. Savoir qui veut mesurer, c’est souvent savoir ce qu’il fera du chiffre : le produire, c’est se donner la possibilité de s’en servir publiquement, en choisissant le thème, les questions ou la cible.

Prenons un exemple récent. Au printemps 2025, l’observatoire Hexagone, dont le principal financeur est le milliardaire Pierre-Édouard Stérin, commande à l’Ifop une vaste enquête sur la présidentielle de 2027 : dix mille personnes interrogées, quatorze personnalités testées, une multitude de scénarios. Mais une hypothèse manque à l’appel : celle d’une candidature de Marine Le Pen. Seul Jordan Bardella représente le Rassemblement national. Le choix peut se défendre, puisque Marine Le Pen vient d’être condamnée à une peine d’inéligibilité (bel exemple de gâchis d’argent privé). Il n’en reste pas moins un choix, et c’est celui du commanditaire. Un échantillon complémentaire de deux mille personnes est ajouté in extremis pour réintégrer la candidate. Sur l’origine de ce revirement, deux versions s’opposent. Selon Le Monde, le cabinet de Marine Le Pen serait intervenu. Devant la commission d’enquête parlementaire sur l’organisation des élections, le directeur général de l’Ifop affirme au contraire, sous serment, que c’est Hexagone qui l’a rappelé pour ajouter ces hypothèses, et qu’aucun contact n’a eu lieu avec le RN. Peu importe, au fond, laquelle est exacte : dans les deux cas, ce sont le commanditaire et son camp qui ont décidé de qui existait dans le sondage, et à quel moment. Commanditer un sondage, c’est en définir les contours.

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Extrait de la commission d’enquête concernant l’organisation des élections en France © Propos de Frédéric Dabi

Même si le commanditaire a une idée précise de la statistique qu’il souhaite obtenir, l’organisme en charge de la collecte et de la mesure (par exemple l’institut de sondage) ne lui donnera pas forcément raison. Contrairement à l’adage, on ne fait pas toujours tout dire aux statistiques et certaines tendances refuseront d’apparaître dans les résultats. Peu importe : il suffit de ne pas publier. Rien n’oblige le commanditaire à diffuser les résultats.

Pour quelques milliers d’euros, on obtient donc une arme médiatique, à utiliser ou non selon l’intérêt du moment. Fin 2023, la direction des Républicains commande à Ipsos un sondage sur d’éventuelles législatives anticipées. Les résultats ne lui conviennent pas : ils donnent, pour la première fois, une majorité absolue au Rassemblement national. Le sondage reste donc dans un tiroir, jusqu’à ce que L’Obs le révèle quelques mois plus tard. Le chiffre change alors de propriétaire : des député·es RN s’en emparent aussitôt, et CNEWS le relaie. Un chiffre jamais publié par son commanditaire a donc fini par servir un autre camp. Il est difficile de donner davantage d’exemples, et pour cause : on ne connaît que les sondages qui ont fuité. C’est un biais du survivant, qui nous fait analyser les publications comme si elles formaient l’ensemble des mesures, alors qu’elles n’en sont qu’une partie.

Une solution simple existe à ce problème démocratique, la statistique publique la pratique déjà : annoncer à l’avance les sondages en cours de production, et les statistiques à prévoir. Et se tenir à ce planning de publication. Toute absence de publication serait alors repérée par d’autres ; la statistique doit paraître, quels qu’en soient les résultats.

La production : sondeurs d’extrême droite

Dans le cas d’un sondage d’opinion, un commanditaire ne suffit pas : encore faut-il qu’un institut accepte de réaliser le sondage. Les instituts ont donc un rôle à jouer dans la diffusion des thèses problématiques. Ce sont des acteurs privés, et ne sont tenus à aucune obligation de pluralisme.

Y a-t-il des sondeurs d’extrême droite ? Pas officiellement, mais le capital parle. Certains milliardaires d’extrême droite (assumés ou dont les opinions laissent peu la place au doute) s’intéressent actuellement aux instituts de sondage. L’institut CSA est ainsi actuellement détenu par Vincent Bolloré, et d’autres instituts sont dirigés par des personnalités proches de l’extrême droite.

Est-il possible de détecter une tendance dans les thèmes diffusés par ces instituts de sondage ? L’exercice est délicat car il y a un biais du survivant : seuls les sondages diffusés peuvent ici être analysés. Si on ne prend que les sondages d’opinion électorale (ceux repris par la commission des sondages), il semblerait que les notices de l’institut CSA évoquent bien plus souvent les sujets identitaires (islam, insécurité) que les autres instituts. Une analyse plus large, aussi sur les sondages hors du cadre de la commission des sondages, donnerait plus d’éléments d’information (je publierai peut-être cela prochainement).

La diffusion : médias d’extrême droite

Sans médias pour la relayer et la mettre en débat, une statistique n’existe pas dans l’opinion. Dès lors, diffuser une statistique, c’est un choix éditorial et, même s’il n’est pas possible de faire tout dire à un chiffre, il est possible de marteler le même chiffre semaine après semaine. À ce jeu là, l’extrême droite étend son influence en France depuis plusieurs années, et peut agir sur l’opinion publique en publiant certaines statistiques.

Comment choisir LE chiffre qui fera mouche dans son média ? Pour une enquête publiée, il y a bien souvent de multiples questions, de multiples sous-populations étudiées. Les rapports techniques et les micro-données regorgent de chiffres à exploiter. Cela permet de cibler le chiffre qui vous arrange, ignorant le reste. Sur l’étude Ifop de novembre 2025 consacrée aux musulman·es de France, CNews a pu insister sur certaines parties, en ignorant tous les résultats démontrant une absence de radicalisation des pratiquant·es musulman·es ou démontrant certaines absurdités dans l’enquête elle-même.

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État des lieux du rapport à l’islam et à l’islamisme des musulmans de France ; Extrait du rapport de l’Ifop

Cette croyance qu’on peut tout faire dire aux sondages a un autre avantage : elle permet aisément de refuser certains résultats de sondages et d’en accepter d’autres. Ainsi, un score jugé trop haut pour l’adversaire prouve que les sondages se trompent ; un bon score pour son camp devient une tendance de fond. L’extrême droite n’a ici pas l’apanage de cette double pensée, et nous savons bien que, lorsqu’une statistique dérange, le bon sens du boucher-charcutier de Tourcoing peut alors être préférable aux chiffres de l’INSEE, d’après un actuel ministre.

Un média d’extrême droite, c’est aussi un média qui défend un agenda net, quitte à organiser l’invisibilisation de statistiques majeures si elles contredisent son récit. L’exemple du traitement de l’impact économique de l’immigration est à ce titre flagrant. Pendant que des chaînes d’opinion ou des magazines conservateurs martèlent des estimations sur le « coût de l’immigration » produites par des think tanks de leur propre camp, ils évitent d’évoquer les études récurrentes de l’OCDE qui montrent un impact budgétaire faible, compris entre -1% et +1% du PIB, loin des coûts martelés. Il ne s’agit plus ici de faire dire ce qu’on veut à un chiffre, mais d’ignorer celui qui est contre-productif pour son camp politique. C’est à cela que l’on détecte aussi le média partisan : le soin apporté à la défense d’une idéologie passe avant le devoir d’informer sur l’ensemble des données disponibles.

La légitimation : observatoires d’extrême droite

Qui donne du crédit à ces chiffres ? Si les médias sont régulièrement accusés d’avoir trop de parti pris, ils peuvent faire appel à des observatoires, des think tanks, des associations d’expert·es censé·es apporter une parole neutre, apolitique, vulgarisatrice sur des sujets complexes. Depuis quelques années, de tels observatoires ont été créés ou promus par la sphère d’extrême droite de Stérin dans le cadre du projet Pericles. Parmi eux, Hexagone se présente comme « un observatoire statistique » ; l’observatoire des décisions de justice recycle des sondages pour « mettre en lumière les failles du système juridictionnel », principalement son supposé laxisme.

Ces observatoires n’affichent pratiquement pas de couleur politique, font des rapports et des analyses. Mais leur sujet revient souvent : islamisation, immigration, culture wokiste. L’orientation est claire, mais elle n’apparaît jamais dans le bandeau : à l’antenne, ses membres sont des expert·es venu·es éclairer le débat.

Ces observatoires produisent également des statistiques, en agrégant des sources diverses pour mettre en avant certains phénomènes. C’est le cas d’Hexagone qui regroupe des statistiques par commune : nombre d’habitants, parti politique élu aux élections municipales, nombre d’écoles, puis nombre de commerces halal, nombre de mosquées. Il ne s’agit pas ici de contester les chiffres, ils sont sans doute exacts. Mais Hexagone les met à disposition comme des chiffres neutres, disposés ainsi pour générer des suspicions de causalités par corrélations trompeuses.

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Extrait du site « ma commune » de Hexagone pour la commune de Lille

Les observatoires ne se contentent pas d’agréger des chiffres, ils inventent aussi leurs propres instruments de mesure. En novembre 2025, l’Institut Thomas More publie une étude sur les matinales de France Inter, France Culture et France Info. La méthode a tout pour impressionner : une intelligence artificielle a passé au crible un mois d’antenne et classé des centaines de chroniques selon leur orientation politique. Verdict : le service public pencherait nettement à gauche. Le chiffre tombe à point nommé, en pleine commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public, et devient un argument répété ad nauseam par son rapporteur. Il suffit pourtant d’ouvrir la notice méthodologique pour voir les défauts de la méthode. L’IA ne saisit ni l’ironie ni le second degré, et prend au premier degré les chroniques satiriques de Charline Vanhoenacker ou de Daniel Morin. Comme l’a relevé la directrice de France Inter devant la commission, elle classe même la météo à gauche dès qu’elle évoque le réchauffement climatique (j’en détaillais les limites dans un précédent billet). Mais la critique arrive après le chiffre, et le chiffre a déjà fait son travail. Un think tank, une IA, un pourcentage : l’habillage est celui de la neutralité scientifique, le résultat est celui qu’on attendait / que l’on voulait.

Les observatoires d’extrême droite auront un rôle à jouer pour les prochaines années dans le débat public. C’est notamment un objectif du projet Pericles : prendre une part importante dans le débat public à travers tous les domaines. Sur le sujet, la Déferlante a cartographié les associations financées par la galaxie de Pierre Edouard Stérin. De telles cartographies, régulièrement mises à jour, seront indispensables pour identifier ces observatoires avant de leur donner une crédibilité.

Faire preuve de salubrité publique

Selon moi, un cordon sanitaire ne peut malheureusement plus être tendu en France vis-à-vis de l’extrême droite. Leurs scores récents laissent peu probable l’acceptation d’une telle décision. Cela ne nous empêche pas d’agir dès maintenant sur les produits issus de l’extrême droite, de ne pas les produire et, surtout, de ne pas leur donner de la valeur.

Une statistique d’extrême droite, c’est donc un continuum de production, c’est un outil d’attaque de nos démocraties actuelles, porté par toute une série d’acteur·rices, sans forcément une collusion entre elleux. Ce n’est pas son résultat qui la définit, c’est sa chaîne de production. On peut donc la juger avant même de la lire.

Ne pas donner de la valeur à une statistique, cela se fait avant la lecture des résultats, c’est sur la méthode, c’est sur l’intention, c’est sur le projet. Donc refuser de leur donner de la popularité, quand bien même leurs résultats peuvent parfois conforter certaines de nos pensées. Il est important de les refuser, de les rejeter en bloc pour faire vivre des statistiques saines.

Je parle ici volontairement de statistiques saines. Une statistique restera un regard, un produit situé. Mais libre à nous alors de refuser celles provenant d’un courant politique dont l’objectif est contraire aux idéaux démocratiques que nous partageons vraisemblablement toustes. Pour paraphraser Jean-Paul Marthoz repris par la RTBF, « le métier de [statisticien] en démocratie, c’est une partialité en faveur de la démocratie. »